DIJONBORDEAUX

23 mars 2020

AUTOUR DE TROIS REGARDS

1er Regard

 

 

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La position du coït est classique : la femme est à genou les bras posés en avant ; un homme derrière la prend en levrette ; un autre homme est juste devant elle, son pénis en érection presque à la toucher, se caressant le gland. Le mouvement est cadencé, la femme est fermement prise par les hanches, son dos est cambré, ses fesses bien relevées. Sa poitrine, aux seins lourds, ballotte au rythme des coup de rein successifs. L'homme la tire méthodiquement vers lui tout en enfonçant son sexe qu'il ressort ensuite pour mieux lui réintroduire après. Ce va et vient, où à chaque fois le phallus sort presque entièrement pour entrer de nouveau sur toute sa longueur ne peut que procurer d'intenses sensations sexuelles à la femme qui sent la queue de l'homme aller au fond de son vagin tout en excitant par son glissement régulier toute la surface de sa muqueuse interne.

Son corps est entièrement accaparé par le plaisir sexuel, aucune restriction n'y fait obstacle, elle s'y est pleinement livrée.

Mais ce qui retient l'attention dans cette image, ce qui constitue sa force ce n'est pas tant l'acte sexuel en lui-même, pourtant cru, ni la masturbation de l'homme, ce qui interpelle c'est le regard de la femme. Signe de sa puissance, par ce seul regard, les rôles sont clairement distribués entre les deux hommes, désignant distinctement, derrière, l'amant, celui avec elle lequel elle accouple et, devant, celui qui forme couple avec elle. 

Le regard que la femme lui porte est d'une grande intensité, tourné vers le haut il se dirige distinctement vers la tête de son compagnon qui est hors champ, on devine cependant que ce sont ses yeux qu'il croise. Il noue un lien purement psychique avec celui qui est l'absent du plaisir procuré, car ils n'entretiennent tous les deux aucun contact physique, et malgré la proximité de sa queue près de ses lèvres, tout présume qu’ils n’en auront aucun. Alors que son cul est ostensiblement dédié à l'homme qui la baise, sa jouissance est montrée à son compagnon comme une évidence auquel il ne peut se soustraire. Son corps soumis à cet autre homme est une nécessité qui s'impose à lui autant qu'à elle.

Son regard exprime cette exigence du plaisir avec l'Autre, qu'elle incorpore aux yeux de celui qu'elle aime. Le regard qu'elle lui adresse, bien qu'il soit charnellement exclu de son plaisir, ne manifeste pas un rejet de son être, il n'est pas non plus une revanche, ni une punition. Il revendique non un acte de compréhension intellectuelle ou psychologique, mais d'acceptation ontologique de sa jouissance présente, de son orgasme à venir. Par son regard elle inclut celui qu'elle aime dans un plaisir dont il n'est pas le bénéficiaire, elle lui offre sa jouissance dont il n'est pas l'auteur, elle lui donne à voir le plaisir qu'elle procure à l'homme qui, ayant usé de son corps, éjaculera en elle.  

 

Ce regard de la femme à son compagnon pendant qu'un autre homme la baise témoigne d'une double énigme, celle de l'Amour, par l'étendue de son offrande, celle de la Jouissance, par la radicalité de son emprise. Ce regard, dissout les représentations communes d'un plaisir sexuel qui serait la propriété exclusive d'un seul corps, au profit du Don et du Partage, autorisant la réalisation de chacun dans les complexités fondatrices de son Être.

 

 



 

 

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20 janvier 2020

Autopsie d'une image

 

AUTOPSIE SEXUELLE D'UNE IMAGE ANIMEE

 

  

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Si l'image est de mauvaise qualité, l'inventaire de la nudité est cependant distinctement dressé, deux hommes, une femme. La premier homme, dont on suppose intuitivement qu'il est le compagnon de la femme, est à genou ; il effectue une fellation à l'autre homme, lui debout, qui s'embrasse profondément avec la femme, elle aussi debout, tous les deux à l'évidence sont, ou vont devenir amants.

Trois attouchements bilatéraux entre les protagonistes s’entremêlent : le baiser de l'homme et de la femme , la fellation de l'homme à genou, la main gauche de la femme sur sa tête pour la maintenir sur le sexe de l'autre homme, tout en guidant de l'autre main son sexe dans sa bouche. De fait, au baiser de l'homme et de la femme s'ajoutent deux autres points de contact, explicitement sexuels : la main gauche de l'homme triture le téton de son sein droit, elle de sa main droite lui tient le sexe les doigts massant l'arrière de ses testicules.

Situé au milieu de l'image, sur un axe parfaitement vertical les mouvements se combinent et se complètent  : à hauteur de hanche, cadencée par la main de la femme, la bouche va et vient sur le sexe de l'homme, au niveau du torse les doigts de l'homme tripotent le sein de la femme, enfin au sommet, l'homme et la femme bougent leurs têtes pour s'embrasser, langues mélangées. Les têtes entre elles, celle sur le phallus, le travail du téton, forment une oscillation équilibrée, donnant à l'ensemble de ces trois corps articulés l'impression d'un cœur qui bat ou d'une respiration haletante.

D'évidence, ils sont dans le début de leurs relations sexuelles dont il mettent en place l'ordonnancement, construisant chacun pour eux-mêmes, par leurs excitations réciproques, les conditions de leur plaisir, présent et à venir.

Dans cette situation, il convient de distinguer le pur plaisir physique du plaisir psychique mis en œuvre à ce stade. Incontestablement, l'amant, désignons le désormais ainsi puisque telle est sa vocation, bénéficie des plus fortes sensations sexuelles : d'abord au niveau de sa verge, l'homme le suce profondément, régulièrement, pendant que la femme lui caresse les testicules, puis au niveau du baiser qui accroît son plaisir. La femme et l'homme ne reçoivent sur le plan physique que des plaisirs secondaires : l'homme en sentant le sexe de l'homme dans sa bouche, elle en embrassant son futur amant qui lui excite le mamelon. L'amant est le seul dont un organe sexuel principal est sollicité, le seul à avoir déjà initié, par son érection active, son processus physiologique de jouissance. La queue de l'homme à genou est délaissé, le sexe de la femme n'est pas sollicitée, et son sein est peloté d'une manière discrète, presque désinvolte.

Car à cette étape native de leurs rapports, le plaisir psychique a massivement investi leur esprit pour guider leur action. Ces trois corps s'instituent dans une hiérarchie claire où la satisfaction psychologique procède de la place assignée.

L'amant d'abord. Il domine la totalité du jeu engagé avec la femme et son compagnon. Ce dernier à ses genoux le suce marquant ainsi tant par sa posture que par la nature du geste qu'il lui est entièrement inféodé ; en tripotant le sein de la femme qui se laisse embrasser goulûment il marque la prise de possession de son corps, le préemptant déjà pour une copulation future. Son psychisme se contente de cette évidence dure comme un silex  : dominer l'autre homme pour pouvoir baiser la femme. Son plaisir se situe dans cette affirmation de sa supériorité sexuelle, celui du mâle, avec son rival éliminé qui suce l'organe de sa force primale. Aussi sensuelle que lui soit la fellation, celle-ci signe d'abord l'affirmation de sa primauté sur l'homme. Non seulement il le déchoit de son droit à s'accoupler, mais en plus il participe à l'érection du sexe qui pénétrera sa compagne. Il y a chez l'amant, il ne peut en être autrement comme les trois ont structuré leur édifice, le retour au vieil ordre primitif, aux anciennes hiérarchies animales, aux réflexes biologiques de l’espèce.

L'homme ensuite. Seul à ne pas être debout, le compagnon de la femme se positionne dés lors dans une infériorité vis à vis du couple qui le surplombe. En se mettant à genoux pour effectuer sa fellation il s'inscrit sans ambiguïté dans une position de soumission. Cette soumission est double. D'abord l’agenouillement procède d'une attitude séculaire qui marque en refusant la position verticale son asservissement à un maître, terrestre ou céleste. Les mots et rites associées à l'agenouillement témoignent toujours, en tous lieux, toutes époques et tous domaines, de cet état de dépendance à la volonté d'un tiers, ici celle de l'amant.

Dans certaines conditions de mise en œuvre, la fellation est un acte qui entraîne également la soumission. Pratiquée de manière symétrique, notamment allongée sur un lit, entre deux partenaires, homosexuels ou hétérosexuels, elle n'induit aucune supériorité de l'un par rapport à l'autre. Mais la scène de l'image véhicule une autre signification, car il n'y a nulle réciprocité : l'homme à genou donne, voire est contraint à donner ; l'amant debout, régalien, lui, reçoit. Par cette fellation, l'amant considère l'homme comme un subordonné sexuel, un obligé de son plaisir dont il n'a lui l'obligation d'aucune contrepartie.

« Suceur de bite » est sans doute le terme délibérément vulgaire, quelque soit par ailleurs son habitus culturel, par lequel il l'a réduit dans son esprit, lui déniant ainsi toutes velléités vis a vis du corps de la femme, pourtant sa compagne. Il vient ouvertement de se l'approprier, le baiser approfondi, sa mains sur son sein, en sont la preuve. « Sucer sa bite », pour reprendre son expression, annule symboliquement toutes possibilité au pénis de l'homme d'avoir des prérogatives sur sa compagne qui est devenue désormais la femme de l'amant.

Que cette fellation le fasse bander, l'image ne le dit pas, ou qu'il ait toujours le sexe mou, est sans importance, sa queue désormais n'entre plus dans le commerce qui va s’instaurer entre eux deux, son sexe en est désormais écarté. Comme pour mieux entériner ce transfert de possession, sa compagne lui maintient d'une main le phallus de l'amant dans sa bouche, de l'autre guide les mouvements de sa tête pour qu'il le suce.

L'homme lui a t il intimé l'ordre de « sucer sa bite » dés qu'ils se sont tous retrouvés nus ? Est-ce sa compagne qui fermement l'a obligé par sa main sur sa tête à s’accroupir face au sexe de son amant lorsqu'ils ont commencé à s'embrasser ? De son propre chef l'homme s'est-il attelé à faire bander l'amant quand il a vu sa main se poser sur la poitrine de sa compagne pour la caresser ? Au final, peu importe qui a pris l'initiative, elles sont équivalentes sur le fond. Car il serait erroné de croire, quelque soit l’hypothèse retenue, que l'homme en ressortirai malheureux.

L'examen attentif du mouvement de sa tête montre, que si la femme lui tient les cheveux pour qu'il suce l'amant, il n'offre aucune résistance particulière, mieux, son propre rythme de succion accompagne sa main et non l'inverse. La main droite de la femme qui tient le sexe, loin d'être un geste astreignant ou invasif, lui permet d'enfiler méthodiquement la queue dans la bouche qu'il enfonce assez profondément, les lèvres bien resserrés en arrondi sur la verge bandée. Il n'y a pas de recul de sa part, même si l'image n'est pas nette, aucun indice de dégoût n'est observé : manifestement, l'homme prend du plaisir. Celui-ci, au plan purement physique, se réduit toutefois à la seule queue de l'amant, à la douceur humide du gland qui occupe toute la bouche, aux premiers suintements séminaux qui se répandent au fond de sa gorge, toutes sensations qui, on le suppose par son attitude, le contentent. Mais c'est surtout dans son plaisir psychique qu'il convient de rechercher les raisons de son bonheur.

Il sait qu'il est le point singulier de la scène, celui par qui la particularité s’insinue en transgressant les attributions habituelles. Non pas tant qu'il soit inusité qu'un amant fasse l'amour avec la femme d'un autre ; ce qui créé la rupture, c'est qu'il soit témoin et acteur de cet acte qui se passe en général derrière le regard de l'homme dont la compagne baise un autre que lui. On peut facilement imaginer les deux hommes ensembles dans une relation homosexuelle l'un passif suçant, l'autre actif activant la tête de son partenaire sur sa queue ; il est tout aussi facile de se représenter l'amant et la femme s'embrassant et se caressant, en préalable à leur union charnelle ; mais que l'homme soit non seulement consentant, mais également voyeur, qu'il accepte ouvertement à être relégué après l'amant apparaît difficilement compréhensible. Qu'il active la sexualité de l'amant, qu'il accepte les gestes d'un autre sur le corps de celle qu'il aime, qu'il consente ouvertement devant ses yeux à être celui qui vient après, constitue une situation irréductible à la pensée commune.

Car si l'amant tire son contentement dans la possession, l'homme puise sa satisfaction dans cette dépossession. Les ressorts ultimes de ce plaisir paradoxal lui sont propres, ancrés au fond de son histoire, de son inconscient, des arcanes de son intimité, d'ailleurs les connaît il lui même ? A ce moment-là de l'image, son esprit ne va pas au delà de ce qu'il ressent. Il profite simplement de cet instant qui marque la rupture dans les liens usuels entre sa compagne et lui ; cette rupture porte son futur accouplement avec l'amant, préfigure tout ce qu'ils accompliront ensemble.

La femme, sa compagne, enfin. Sa compagne, la femme de l'amant semble repartie entre les deux hommes. Pour excéder leurs volontés dont elle est la focale, qui de possession qui d’abandon, non seulement elle s'inscrit dans le désir de chacun d'eux, mais de surcroît elle développe le sien propre. Sans nulle doute elle assure la partie la plus complexe car elle est la clef de voûte de l'ensemble du trio assurant l'équilibre physique et psychologique de l'entrelacs des relations qui se trament entre elles. S'il est simple pour l amant de vouloir la baiser, s'il est simple également pour son compagnon de la regarder se faire baiser, elle doit promouvoir sa propre volonté sexuelle tout en prenant une part active à la posture imposée par les deux hommes. Car ceux-ci prisonnier de leur souhait principal, se détourneront l'un de l'autre, elle sera alors l'objet exclusif de leurs préoccupations, le premier par l'usage sans restriction qu'il fera de son corps, le second par l'observation détaillée de son corps manipulé.

Elle sait que se livrer totalement à cet amant, se laisser aller à toutes les poses impudiques avec lui, se repaître à satiété de ses organes intimes, libérer ouvertement sa jouissance, contentera son compagnon. Car il y a de sa part le don qu'il lui a fait de pouvoir s'accoupler pour jouir avec un autre homme, annulant ainsi toutes les possessions exclusives que leur amour pourrait engendrer. Au delà de ce double plaisir, physique avec cet amant qui la baise, avec son compagnon dans ce jeu psychique qui les lie, elle éprouve des sensations inconnues aux répercussions puissantes dans son inconscient.

De fait elle est l'ordonnatrice de ce jeu dont son orgasme est l'unique désir des deux hommes, l'un avec lequel elle le partage physiquement, l'autre qui lui en a fait l'offrande. A cet instant de l'image, en embrassant son futur amant, en sentant sa main sur son sein, en lui caressant les couilles, elle bascule dans un besoin de jouissance purement physique dont les modalités n’appartiennent plus qu'à elle. Ce n'est pourtant qu'un préalable, avant de s'agenouiller à son tour pour s'occuper à temps plein de son sexe, soit à son initiative, appelée par un désir impérieux, soit qu'il souhaite, impatient de caresses plus fortes de sa part, qu'elle entre en profondeur dans les ébats, il n'oublie pas son obsessionnel intention, la posséder pour jouir d'elle.

En poussant avec la main la tête de son compagnon sur le sexe de son futur amant elle acquiesce ainsi à sa volonté d'être à un autre devant lui. Son désir dépasse l'addition des deux leurs, il se réalise par la transgression du lien qui l'unit à son compagnon en étant la prêtresse d'une jouissance partagée dont son orgasme est l'épicentre.

Si la certitude s'impose naturellement que le couple debout à vocation à s'accoupler devant le compagnon de la femme, l'image ouvre de nombreuses interrogations : se voient ils tous les trois pour la première fois ? Qui a pris l'initiative de la rencontre ? L'homme a t il été rencontré par hasard ? Le rendez vous a t il été organisé ? Et si oui, par l'homme ou sa compagne? Où se passe la scène, chez le couple, chez l'amant, dans un tierce lieu ? Comment se déroulera l'étape suivante ? L'amant sodomisera-t-il l'homme devant sa campagne en geste ultime de domination ? Sera-t-il associé aux préliminaires que sa compagne et son amant vont ensuite entreprendre ? L'homme ne sera-t-il qu'un spectateur passif de leur accouplement ? Participera-t-il aux ébats ou en sera-t-il totalement exclu ? Par quels protocoles convenus ? Après la nécessaire jouissance de l'amant et l'orgasme de la femme, comment jouira-t-il ? En se masturbant seul, aidé manuellement par sa compagne ou se feront-ils l'amour ? En présence ou pas de l'amant ? La diversité de ces questions montrent que cette scène se situe à la naissance du désir, elle n'est que les prémisses de jeux à venir empruntant de multiples possibilités. Chacune de ces réponses entraîne une répartition différentes des rôles et des enjeux psychiques de chacun dans la réalisation de leurs besoins.

En réalité, ce jeux de rôles sexuels illustré par l'image animée prend racine sur le socle du psychisme profond, il autorise la réalisation de l'être entier dans toute ses dimensions. La mise en acte de leurs pulsions par leurs corps mutuellement assujettis constitue pour chaque acteur l'émergence formelle de leur inconscient. Les trois partenaires, partagent, dans une communauté physique, psychique, et affective, cette réalisation d'eux-mêmes qui exprime, au delà des assouvissements organiques leur vérité existentielle. La vérité de la jouissance, parcellaire par nature, est le passage par lequel s'effectue l'affirmation de la vérité de l'être entier, excédant le seul plaisir sexuel qui en est le simple instrument. La partie irréductible aux mots de la réalité d'un être humain se concrétise par des expériences, notamment sexuelles ou artistiques, dans lesquels il se sent en cohérence psychique avec lui même, au plus profond de ce qu'il est. Dans de telles scènes, où les volontés, avouées et secrètes de son existence émergent, il compose avec son histoire intime, y compris avec la part qui lui est inconnue.

Dans cette image donnée à voir au spectateur, celui ou celle qui la regarde, par le jeu des transferts effectués sur les différents partenaires, aura également entrepris une exploration vers la terra incognita de sa libido, pour l'interpeller sur la réalité des limites convenues de la jouissance, de l'interdit et de l'amour.

 

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04 juillet 2019

POST TENEBRAS LUX

 

 

 

POST TENEBRAS LUX

 

(« Après les ténèbres, la lumière »)

 

 

 

 

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Ce film réalisé par Carlos Reygadas a été présenté à Cannes en 2012, où il reçut le prix de la mise en scène.

Sa fortune critique fut mitigée, la déstructuration du récit, le floutage périphérique de certaines prises de vue, l'absence de lisibilité de l'ensemble ayant déconcerté, malgré un formalisme esthétique incontestable.

Voici le synopsis du film tel qu'il est résumé par Télérama dans son compte-rendu lors de sa sortie (https://www.telerama.fr/cinema/films/post-tenebras-lux,434030.php) :

 

 

« [Au Mexique,] Juan et sa femme Natalia sont partis s'installer à la campagne. Un jour, Juan se rend avec un ami ouvrier à une réunion religieuse. Les autres confessent leur alcoolisme, l'argent dilapidé en prostituées. Lui souffre d'une addiction à la pornographie sur Internet. Il ne manque de rien, contrairement à eux : il a une belle compagne, deux enfants mignons, une maison superbe. Mais il se sent mal, brutalise ses chiens, se montre vindicatif vis-à-vis de sa femme. «Je fais toujours du mal à ceux que j'aime le plus», constate-t-il... »

  

 

Dans ce film touffu, où les histoires s’enchaînent les unes aux autres sans lien apparent, la séquences qui nous intéresse est celle où Juan et Natalia se rendent dans un hammam ; là, Natalia se donne devant Juan à un autre homme. Pour une raison inconnue, ce hammam libertin est français, mais le propos du film, est souvent énigmatique ce qui constitue incontestablement son intérêt. Cette scène fut incomprise (comme dans un tout autre registre la partie de rugby), largement décriée par la critique, assimilée parfois à une partouze, ce qu'elle n'est absolument pas.

 

Car en fait Carlos Reygadas nous donne à voir de manière réaliste, mais non pornographique (pas de sexe en gros plan, pas de pénis en érection, la pénétration n'est pas montrée), une relation sexuelle singulière, explicitement voulue par chaque membre du couple.

 

Cette scène, positionnée au milieu du film, dure 20 minutes, se décompose en plusieurs plans, à la densité psychique croissante, jusqu'à la séquence finale où, devant Juan, Natalia se fait faire (car c'est bien de « faire faire » dont il s'agit) l'amour par un inconnu qui la conduira à l'orgasme.

 

 

La scène est organisée autour de six séquences principales  :

 

                      L'attente

                      Le(s) franchissement(s)

                      La Mise à disposition

                      La dépossession

                      La possession

                      La délivrance

 

 

Pour illustrer chacune de ces séquences quelques secondes caractéristiques de chacune d'elle ont été extraites du film. Intégrées en tête de chapitre en format animé, elles sont symboliques du contenu de chaque scène.

 

 

 

Attente

 

  

 

Post Tenebras Lux ZL-552p regards

 

 

L'attente intervient après un long descriptif du hammam, où soudain un jeune homme surgit et demande à la cantonade « on a besoin de deux mecs ! ...de deux mecs ! » ; le contexte du film est clair, sous entendu, pour baiser une femme dont on entend les cris de jouissance provenant, en arrière-plan, d'un attroupement d'hommes dont on devine qu'ils s'affairent activement et successivement sur elle.

  

C'est dans cette ambiance entièrement dévolue au sexe, que Juan et Natalia assis dans une grande salle carrelée, avec de nombreuses autres personnes, seul(e)s ou en couple, attendent et mûrissent l'un et l'autre leur passage à l'acte. Les gros plans sur leur visage témoignent de cette puissante intériorité où, en chacun d'eux, une force se développe, que rien ne saurait arrêter. Ces vues rapprochées des têtes sont symptomatiques des désirs qui s'accumulent : chez la femme en proie à son envie irrépressible d'être prise par un autre homme, chez son conjoint dont la pensée devient obsessionnelle autour de cette vision : voir sa femme être prise devant lui.

 

Mais ces désirs sont traversés de forces contraires génératrices de tensions profondes : elle, car c'est la première fois qu'elle va ainsi, sans attirance ni sentiments particuliers, se livrer sexuellement à un autre homme, de surcroît devant son mari ; lui, car il ressent déjà le vertige de voir celle qui aime jouir avec un autre, tout en prenant du plaisir à les regarder. Leurs visages sont ainsi traversés de ces résolutions contradictoires, bien qu'ils sachent tous les deux, au fond d'eux, qu'ils céderont à cette force psychique, puisque c'est celle-là qui les a conduit de manière délibérée en ce lieu pour accomplir ce qui devait l'être.

A la fin, en en guise de délivrance, Juan tourne lentement la tête, montrant ainsi le chemin que Natalia et lui doivent nécessairement emprunter.

 

 

 

 

 

Franchissement(s)

 

 

 

entrée

 

 

 

Après avoir parcouru seuls un grand couloir ils rencontrent un groupe d'hommes et de femmes en train de fumer. Natalia leur demande où se trouve « la chambre Duchamp ».

 

 

Natalia cherche désormais le lieu où elle sait qu'elle pourra être prise par un autre homme. Elle cherche cet endroit dont elle connaît manifestement l'existence et où elle souhaite aller. Mais ce lieu n'est pas nommé en propre ; il est désigné par cet endroit où, en fait, elle ne veut pas aller : « la chambre Duchamp ». Car cette dernière n'est qu'un prétexte topographique, il n'est pas le lieu réel de la destination demandée. « Si ici c'est la chambre Hegel, et que la chambre Duchamp est à côté, alors c'est là» dit elle à Juan montrant la porte d'entrée du hammam. L'endroit où elle va, la porte qu'elle va franchir s'ouvre sur un espace « innommable », au sens premier du mot : dont elle ne veut ou ne peut dire le nom. Ce non-dit du lieu est également le non-dit de l'acte à venir. Ce silence ne désigne pas tant l'incapacité morale à nommer l'endroit de la future transgression, que le fait que ce qui s'y passera s’avère être en deçà et au delà des mots : un univers qui échappe à leur emprise, car soumis aux seules nécessités premières.

 

Hegel et Duchamp, se caractérise, chacun dans leur discipline, la philosophie et l'art, par le haut niveau d'intellectualisme de leur œuvre. Là où elle va ne relève ni de l'acte philosophique ni de la démarche artistique, mais procède de la pure exigence charnelle, d'une jouissance totalement corporelle. Les espaces sont néanmoins contiguës, il est aisé de passer de l'un à l'autre : il n'y a que de simples portes à pousser, des seuils à franchir. La philosophie, l'art et le sexe ne sont ni antinomiques, ni exclusifs : ils participent d'une même réalité de l'être, de son expression intime, simplement avec un facettage différent. Il est loisible de parcourir sans difficultés les différents possibles du paradigme ontologique.

Natalia prend la main de Juan puis lui demande d'entrer la premier et de pousser « la porte en fer ». C'est lui qui l'introduit dans cet espace, qui la guide vers ce qu'elle recherche. Ces mains sont le lien qui les unit, marque d'amour réciproque de l'un vis à vis de l'autre. C'est par sa volonté, en ouvrant la porte, autant que par la sienne, qui lui indique la porte à ouvrir, que tout va s'accomplir. Ces deux mains liées sont la base de l'acte qui va suivre. Par ces deux mains qui se tiennent, l'acte de Natalia avec un inconnu devant Juan s'inscrit dans leur amour, engageant à un niveau paroxystique la puissance psychique de leur être.

 

En refermant la porte Natalia et Juan basculent dans un autre espace, dont le « au revoir » échangé avec la jeune fille assise au premier plan témoigne. En franchissant le seuil, ils s'affranchissent des règles extérieures pour s'inscrire dans un espace intérieur régi par celles de leurs désirs.

 

 

 

 

Mise à disposition

 

 

 

POST TENEBRAS LUX (2012) 6 MO

 

 

 

Ils entrent l'un et l'autre, lui le premier elle après, se tenant la main. La porte s'ouvre sur un hammam bondé de monde. Sur les banquettes, à l'exception d'un couple d'âge mûr, sont assis essentiellement des hommes, aux âges variées, aux physiques quelconques, pour certains ingrats. Sitôt la porte refermée, juste devant celle-ci, après un rapide bonjour, ils restent immobiles tous les deux fixant tous ces hommes nus qui les scrutent en silence. Juan se glisse alors derrière Natalia puis lui défait lentement sa serviette blanche qui l'entourait pour offrir son corps à leur regard, à leur désir. Elle, elle tressaille légèrement ; dénudée, hiératique, elle attend.

 

Cette mise à nue, contient une charge émotionnelle particulièrement forte, car elle marque le passage à l'acte de Juan et de Natalia. Lui, en prenant la décision de la découvrir, elle, de se laisser découvrir, ils commettent l'irrémédiable. La serviette enlevée, sa nudité offerte à tous ces yeux tournés vers elle, marque l'abandon de son corps à leurs concupiscence. Il n'y a plus après ce geste de retour en arrière : le fantasme qui les anime s'inscrit maintenant dans le réel. Or ce dernier, par essence, est irréparable : ce qui s'effectuera ne pourra plus être amendé. Ce dévoilement porte la densité psychique de ce qu'ils vivent à sa plus haute intensité : il est l'expression d'un basculement irréfragable, le premier moment où leur moi profond prend possession de leur conscience par une mise en abîme de leur Être tout entier.

 

Ainsi dénudée, même à ses côtés, Natalia n'appartient déjà plus à Juan. En livrant sa nudité il expose ainsi publiquement sa disponibilité sexuelle. Par ce geste elle appartient déjà à celui ou à ceux qui, au terme de son attente, prendront l'initiative de la soustraire des bras de Juan.

 

 

Dépossédé

 

 

 

 

Depossédé

 

 

Mais une fois la serviette retirée par Juan, l'attente est de courte durée, tant la convoitise est grande, tant les appétits charnels demandent à être assouvis. Après tout, les hommes ici présents ne viennent ils pas pour «ça», dans l'espoir de baiser une femme ? Et eux ne sont ils pas venus également pour cette raison, pour qu'elle se fasse baiser devant Juan ? Un homme se lève, son sexe au repos passe devant le champ de la caméra, suivi par un deuxième, la prennent chacun par un bras, la détache de Juan. Celui ci est dépossédé : il perd Natalia, qui lui est comme arraché. Inversion brutale des regards : les hommes seuls ont désormais pour eux Natalia qu'ils regardaient nue, lui qui la tenait entre ses bras se retrouve maintenant solitaire en train de les voir prendre possession de son corps.Une béance se crée en lui, un gouffre existentiel que seul le plaisir pris par Natalia avec eux pourra combler.

Juan est hypnotisé, en train de fixer une scène sitiée hors cadre. Cette dernière, n'est pas montrée, mais juste suggérée par les paroles échangées par Natalia et les deux hommes ; le spectateur comprend qu'ils la pénètrent presque aussitôt sans préambule particulier, les mots chuchotés sont sans équivoque. Elle : « doucement monsieur », « pas si vite » ; eux : le premier, « j'ai bien fait de venir », le second, « je la veux aussi pour moi... pour moi ». Car ce sont bien les deux qui s'occupent sexuellement avec Natalia. Juan, fasciné la regarde avec ces hommes qui viennent de le déposséder. De quelle puissance secrète en lui procède cette fascination ? Quels rouages intimes lui procurent ce plaisir à voir celle qui aime se faire baiser par ces inconnus à qui elle s'est offerte avec son ostensible consentement ? Tout son être s'inscrit soudain dans le néant de cette dépossession, dont il retire une joie secrète, un plaisir souterrain, dont les vertiges le ravissent.

 

 

Possédée

 

 

Post Tenebras Lux ZL-552p baise 3

 

 

Natalia, allongée, est entourée d'un cercle de corps nus dont elle est le centre. Un homme , un de ceux qui l'avait ravie à Juan, l'entreprend activement pendant qu'un autre lui caresse le bras. Des femmes et des hommes sont présents comme à un spectacle : la jouissance de Natalia est donnée à voir, elle n'appartient plus au secret du couple qu'elle forme avec Juan.

La crudité de la scène est atténuée par la présence d'une femme plus âgée, sur la cuisse de laquelle Natalia a posé sa tête. La femme, très douce avec Natalia, sert de prétexte à un dialogue qui la conforte dans son acte. « Ton corps est fait pour ça ; il faut te laisser aller » lui dit-elle. Car ce qui apparaît c'est que Natalia ne fait pas « ça » pour faire plaisir à Juan, pour le satisfaire dans un fantasme qui lui appartiendrait et dont elle serait l'objet, consentant certes, mais qui ne serait pas le sien. Natalia, en se livrant ainsi, se délivre et se révèle à elle même son propre désir.

Au fur et mesure que monte le plaisir en son corps, Natalia prononcera,comme un aveu : « J'aime ça ». Le « ça » qui est en cause depuis le commencement de leur quête, le « ça » qui relevait de l’innommable de la pièce qu'elle cherchait pour libérer son corps, le « ça » n'est rien d'autre que l'irruption du plaisir pur dans sa conscience. Le « ça » est l'émergence du réel dans son esprit, un réel dégagé de tout interdit, un réel, affranchi de toutes les inhibitions, liées aux conformismes sociaux, aux blocages psychologiques, aux traumatismes subis. Tout ce qui fait écran entre la conscience de soi, conscience en tant qu'être agissant, et l'intériorité psychique de son être en soi. Le « ça » de Natalia, est la conscience pure de sa jouissance sexuelle débarrassée de toutes les enveloppes qui l'enferment, qui brident son libre accomplissement, qui limitent son déploiement dans la conscience pleine de son être. Natalia jouira sans retenue, sans rien en elle qui puisse faire obstacle à la réalisation de son plaisir en elle. Et cette jouissance pure qu'elle donne à voir n'est pas un spectacle anecdotique, que les autres personnes regardent simplement pour se distraire ou pour s'exciter sexuellement. Il trouble profondément ceux qui en sont les témoins, car il est l'expression de la Nature portée en elle dont elle exprime beauté et fascination. Sa jouissance avec cet autre homme, son corps ainsi remis à sa conscience affranchie, sont beaux à regarder. Natalia dégagent une sexualité qui puise au tréfonds de ce que l'homme et la femme sont en tant que participants de l'Ordre Naturelle de l'Univers. Son corps ainsi défait de tout ses masques, son plaisir affranchi de ses liens affectifs, confère à Natalia désormais une dimension métaphysique : elle existe pleinement, souverainement.

 

 

 

Délivré.e.s

 

Sous le regard de Juan l'homme conduit Natalia à l'orgasme, et celui-ci le comble, l'inonde de bonheur. Cette béance qui ne cesse de grandir depuis l'exposition de la nudité de Natalia, de son arrachement à ses bras, de la possession de son corps par cet inconnu, ce gouffre existentiel en lui est soudain rempli par la jouissance de Natalia.

Juan libéré de la possession de son corps et des sentiments qu'il lui porte lorsqu'il lui fait l'amour, comme autant d'écrans entre elle et lui, jouit désormais pleinement de la jouissance de Natalia. Ce plaisir là devient le sien, il fusionne avec elle à travers le plaisir qu'elle reçoit ; par elle, il accomplit l’entièreté de son être. Affranchi des exigences de sa propre sexualité, son amour pour elle est total lorsqu'il la voit s'épanouir dans la sienne avec un autre.

  

 

La séquence du hammam ce termine sur l'orgasme de Natalia, sur son visage ruisselant en gros plan qui se crispe puis se détend. Ce sera la dernière image de cette séquence, avant, sans transition, de passer à une autre sans aucun rapport avec ce qui s'est déroulé entre Natalia et Juan au hammam.

 

 

Reste entier ce qui se passe après ce dernier plan. Cet homme qui a usé de son corps, sera-t-il suivi d'autres  (notamment celui du « je la veux moi aussi...moi aussi » ou celui qui caresse son bras dans l'attente manifeste de son tour)? Cet orgasme a-t-il été suffisant, pour elle, comme pour lui, pour combler leurs désirs, pour réaliser l'intimité de l'être de ce qu'ils souhaitent être ? Cet orgasme est-il le premier instant libératoire, préfigurant d'autres jouissances ? La femme dans les bras desquelles elle a joui, la fera-t-elle jouir également de ses mains ? Placées comme elles sont, il lui suffirait juste d'étendre son bras droit pour ancrer ses doigts dans le sexe de Natalia. A la toute fin, Juan lui fera-t-il l'amour devant et après les autres hommes ?La question reste ouverte : la jouissance de Natalia avec cet inconnu devant Juan est-elle un préambule ou un épilogue ? Le réalisateur Carlos Reygadas laisse cette scène se continuer dans les nécessités de l'imaginaire de chacun.

 

Au début du film, visitant de nuit la maison de Juan et Natalia, un énigmatique esprit rouge apparaît tenant une non moins énigmatique boîte à outils. Il appartient à chacun de l'ouvrir pour s'emparer des besoins primordiaux qui gisent au fond de nous-même comme autant de miroirs intimes de ce que nous sommes au plus secret de notre identité réelle.

 

 

 

Post Tenebras Lux ZL-552p diable rouge 2

 

 

 

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Posté par SENEK à 11:23 - Commentaires [0] - Permalien [#]